Ce que nos pratiques culturelles révèlent de notre perception du monde
J'ai visité cet été deux hauts lieux de la culture parisienne qui m'ont conduite à réfléchir sur l'évolution de nos pratiques culturelles et ce qu'elles racontent de notre perception du monde.
J'ai d'abord fait une visite au musée du Louvre, puis au Grand Palais où avait lieu l'exposition Euphoria – Art is in the Air.
À travers des photographies de situations qui m'ont interpellée, je vous livrerai ma vision, inévitablement façonnée par ma formation en art et par mon expérience en tant que chercheuse indépendante.
Visite du musée du Louvre
Devant le tableau de La Joconde, tant de monde se presse que le seul moyen de voir l'oeuvre est de la prendre en photo ou de prendre les appareils photos qui la prennent en photo. On a le sentiment d'être à une conférence de presse d'une célébrité où les journalistes se bousculent pour saisir le bon profil de la star du moment. D'autres diront que tout le monde veut prendre La Joconde en photo pour montrer qu'ils l'ont vu et la poster à leur tour sur les réseaux sociaux. C'est une manière d'appartenir à un certrain groupe social ou encore de se mettre en scène, de mettre en scène sa vie et de se construire une identité, voire une "image de marque".
Devant le tableau de La Joconde au Musée du Louvre
La boutique du musée du Louvre tenue par la Réunion des musées nationaux propose toute une gamme de produits dérivées en "co-branding" avec la marque "Barbabapa". Elle met en scène une Joconde qu'on suggère de la tagger avec l'hashstag "star". La boutique joue sur l'iconisation des oeuvres du musée.
Un des produits dérivés conçu en co-branding avec le Musée du Louvre et Barbapapa
Visite du Grand Palais
Le Grand Palais a accueilli à l'été 2025 une exposition immersive et interactive de 4000 m2 mettant à l'honneur des environnements aériens conçus par des artistes contemporains.
Le site internet de l'exposition Euphoria précise que "le gonflable cultive les ponts entre l’art et le divertissement en repoussant toujours plus loin les limites de formats et d’interactions". Le référentiel lexical convoque l'univers du ludique, univers pleinement assumé par les commissaires de l'exposition, les artistes et les publics.
Cette exposition présente principalement d'immenses installations faites de ballons avec lesquels petits et grands sont invités à interagir. Les dispositifs ont été imaginés par des artistes qui s'effacent au profit du visiteur. Sans lui, l'oeuvre n'existerait pas : le visiteur n'est plus spectateur, il devient l'acteur principal de l'oeuvre.
De nombreux espaces sont spécialement conçus pour y faire des selfies et les visiteurs sont invités à les partager en direct sur leurs réseaux sociaux. L'exposition devient alors elle-même un média, un outil à la fois de communication et de mise en scène de soi.
Cette installation située au niveau de la nef centrale du Grand Palais est phare pour y faire des photos.
L'exposition propose une installation type "piscine à boules" dans laquelle petits et grands se jettent allégrement. À défaut d'être une oeuvre d'art, l'expérience permet de créer du lien et de passer un moment en famille ou entre amis. À la fin des 10 minutes octroyés à chacun des groupes, une annonce lance dans la salle “La performance est terminée, merci de vous diriger vers la sortie”.
Un dispositif ressemblant à un sakura (cerisier japonais) génère des bulles de savon nacrées. On peut s'amuser à les saisir dans ses mains avant qu'elles n'explosent en laissant un nuage derrière elles. Cette photographie reflètent les visiteurs spectateurs de la vie éphémère de cette bulle tombée au sol. Faut-il juste s'y contempler ou la faire s'évanouir dans un nuage de fumée ?
Installation textile de l'artiste Ernesto Neto
Une autre partie du Grand Palais accueillait au même moment une installation textile de l'artiste brésilien Ernesto Neto. Cette installation représente une jungle composée de textile tissé, de copeaux de bois au sol (les visiteurs sont même invités à retirer leurs chaussures pour profiter encore plus sensoriellement de l'expérience) et de percussions répartis tout le long du parcours (le visiteur est aussi invité à jouer des instruments mis à sa disposition).
Nos sens et nos écrans
Ce qui m'a le plus frappée dans ces trois exemples, c'est la place faite dorénvant aux sens. On ne va plus visiter un musée ou une exposition uniquement pour apprendre, mais aussi pour vivre une expérience sensorielle : on prend en photo les oeuvres d'art portées au statut d'icône (la vue), ont sent des copeaux sous ses pieds (le toucher), on écoute de la musique (l'ouïe), on saute dans des ballons, etc.
Il est évident que nos pratiques de communication ont aussi fait évoluer nos pratiques culturelles. Le fait de pouvoir communiquer en direct sur nos visites via les réseaux sociaux a certainement obligé les lieux à réfléchir à une nouvelle approche de leur contenu. Plus nous postons, plus les lieux culturels réfléchissent à des stratégies pour nous inciter à poster.
C'est aussi dans ce contexte que les expositions immersives telles que celles proposées à L'Atelier des Lumières à Paris fleurissent et rencontrent toujours plus de succès. Ces expositions sont des spectacles qui interpellent tous nos sens et nous font vivre avant tout des expériences. Elles deviennent pour certaines d'entre elles des "blogbusters" et voyagent à travers le monde pour faire vivre des émotions toujours plus fortes aux visiteurs qui les visitent. L'innovation technique se transforme alors en une proposition autonome, non plus seulement au service de l'œuvre, mais revendiquant une existence en tant qu'œuvre à part entière.
Ce ne sont finalement peut-être plus les lieux de culture qui nous proposent une histoire à découvrir, mais les visiteurs eux-mêmes qui participent à la création d'un récit collectif à travers leurs pratiques et le partage de leur vécu personnel via leurs réseaux sociaux. Il reste maintenant à savoir quelle histoire voulons-nous construire collectivement.